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Ecologie industrielle et politique des pôles de compétitivité

Sauver la stratégie de Lisbonne d’un naufrage annoncé !

Publié le dimanche 11 septembre 2005.


Comment ? Grâce à un "verdissement" de la politique des pôles de compétitivité en vue d’une reconquête des territoires et de la relocalisation de l’emploi.

Introduction

L’alternance en 2007 va peut-être permettre aux Verts de sauver la stratégie de Lisbonne de son naufrage annoncé. Lancée en mars 2000, son échec a été officiellement constaté en novembre 2004 par le rapport de Wim Kok. Elle est relancée en mars 2005 suivant la méthode Shadocko : on persévère dans l’erreur, mais plus fort et plus vite. Bref droit sur les récifs ! Naufrage à coup sûr. Tout d’abord il faut « sauver » le "soldat" stratégie de Lisbonne. Face à la déferlante du méga-capitalisme mondial il ne peut y avoir de planche de salut que dans une "reconquête" d’une souveraineté politique sur l’économie, dans un premier temps au niveau local, et à plus long terme au niveau national et européen, reconquête qui permette d’opposer au déchaînement des inégalités et de la destruction de la planète une alternative qui ménage la nature, qui épargne le pétrole et les ressources naturelles, qui répare les déchirures du tissu social et sécurise et réassure une existence humaine qui mérite d’être vécue. Il faut donc sauver la stratégie de Lisbonne dans la mesure où son ambition consiste à opposer au modèle ultralibéral de la pensée unique américaine un modèle européen de coopération des hommes entre eux et avec la nature qui vise à développer la créativité scientifique et technique et la productivité sociale afin de créer des emplois utiles et efficaces qui enrichissent non seulement l’Europe mais également toute l’humanité.

Que proposent les Verts pour sauver la stratégie de Lisbonne ?

De "verdir" la politique des pôles de compétitivité, c’est-à-dire de développer intégralement le concept "d’écosystème industriel", en ne laissant pas sur le bord de la route le moteur qui devrait être sous le capot : la mobilisation des forces vives du "développement soutenable", les véritables créateurs des richesses au stade du capitalisme cognitif, les opérateurs de la production matérielle et intellectuelle (les ouvriers, les employés, les cadres), les chercheurs et les étudiants. Les "pôles de compétitivité" sont autant d’ensemencements que les pouces "verts" d’une politique industrielle "verte" peuvent faire pousser grâce à la création et au financement d’un "bouillon de culture" nutritif d’innovations scientifiques, techniques et organisationnelles, culturelles et artistiques, qui libère la créativité, la productivité et la compétitivité économiques et sociales du carcan étouffant du malthusianisme financier. Le but ultime de cette "politique industrielle écologiste" est de "relocaliser" l’économie, — donc l’emploi —, de la réenraciner dans le terreau soigneusement cultivé et engraissé aux engrais naturels et sociaux d’une productivité sociale, culturelle et scientifique démultipliée par la mise en commun dans l’espace public des savoirs grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication.

Verts qui rient : le gouvernement leur vole le concept "d’écosystèmes", puisque le rapport de Christian Blanc qui inspire la politique des "pôles de compétitivité" est intitulé « Pour un écosystème de la croissance ». Ils ne peuvent que se féliciter de cet hommage du vice à la vertu puisque cela montre la justesse de leurs idées fondamentales. D’ailleurs l’appel d’offres sur les pôles de compétitivité qui a été lancé par la DATAR le 2 décembre 2004 et dont le "comité interministériel d’aménagement durable du territoire" (CIADT) du 10 juillet 2005 vient de proclamer le palmarès en labellisant 67 projets sur 110 présentés, dont six "mondiaux" et neuf "à vocation mondiale", fourmille de métaphores empruntées à l’écologie politique : les "synergies" attendues entre les entreprises et les recherches scientifiques, les innovations techniques et la création d’emplois, donc de richesses, donc de bien-être, doivent résulter des échanges mutuellement "nutritifs" dans un "bouillon de culture" délibérément alimenté et ouvert à tous les apports grâce aux réseaux de circulation des idées, des innovations et des apprentissages. Brefs il s’agit de sortir de la logique stérilisante de la compétition à outrance et de la concurrence "libre et non faussée" où s’il y a des gagnants il y a forcément des perdants de telle sorte que, pour la collectivité, le jeu est à somme nulle, pour passer à la logique de la synergie, de la coopération et du "gagnant — gagnant".

Mais Verts qui pleurent : aussitôt "récupéré" par le gouvernement ultralibéral le concept profondément écologiste "d’écosystème industriel" est dénaturé comme a été dénaturé le concept de "développement durable". Celui-ci était subversif vis-à-vis du productivisme lorsqu’il a été proclamé par les écologistes grâce au fameux rapport de Mme Brundtland en 1997. "Récupéré" par la mondialisation libérale dans le cadre de la "World Business Initiative" lancée par le secrétaire général de l’ONU en 2002, le concept de développement durable a été dénaturé en "croissance productiviste et profitable qui dure le plus longtemps possible pour les entreprises multinationales", ouvrant ainsi la protection de l’environnement à de nouveaux marchés très profitables forçant par contrecoup les Verts à flirter avec le concept de " décroissance" pour contrecarrer cette subversion.

L’avortement annoncé de la relance de la stratégie de Lisbonne

La "stratégie de Lisbonne" a été lancée en mars 2000. Elle a proclamé l’ambition, louable, pour l’Europe "de devenir l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde, capable d’une croissance durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale". Pour qu’elle réussisse il faut que le partenariat généralisé qu’appelle de ses voeux l’appel d’offres de la DATAR sur les pôles de compétitivité ne soit pas limité aux seuls "chefs" d’entreprise, aux seuls "directeurs" des laboratoires de recherche et aux seuls "présidents" d’université. Pour que les échanges mutuellement fécondants (les fameuses "synergies") aient lieu entre les "vrais" créateurs de richesses dans les entreprises, les "vrais" chercheurs dans les laboratoires et les "vrais" apprentis du "capitalisme cognitif" dans les universités, dans les "vrais" réseaux d’échanges des "vrais" savoirs vraiment opérationnels, il faut que le partenariat généralisé ne les exclut pas d’entrée de jeu par construction. Ainsi la "dénaturation" que va opérer la politique actuelle du gouvernement en matière de pôles de compétitivité est une véritable amputation. Certes de tous temps les entrepreneurs capitalistes exigent de leurs salariés qu’ils s’impliquent, — voire qu’ils se défoncent —, corps et âme dans leur travail et dans le même temps qu’ils leur abandonnent les produits de leur "défonce". Tant qu’il s’agit de s’investir physiquement, on peut à la rigueur s’investir et se désinvestir alternativement et quotidiennement. Mais au stade du "capitalisme cognitif" le salarié ne doit pas seulement investir ses forces physiques, mais aussi son esprit voire son imagination et ses affects. Il devient ainsi de plus en plus difficile de s’investir à fond psychologiquement et ensuite de se détacher de ce qu’on a fait aussi intensément. D’où une contradiction intenable puisque dans le même temps les salariés doivent s’impliquer et se désimpliquer. Au stade de la croissance exponentielle des techniques, de la mondialisation financière et du capitalisme cognitif la contradiction devient ainsi explosive. Et même plus, au stade du "capitalisme cognitif" non seulement les informations et les connaissances, mais même les critiques apparemment subversives qu’elles viennent de la science de l’art, — le "capital culturel" dirait Putnam, — le "capital symbolique" dirait Bourdieu —, deviennent le facteur décisif de l’enrichissement et de l’augmentation du bien-être. Cette fantastique capacité du capitalisme à récupérer les critiques sociales et scientifiques, voire esthétiques, de son fonctionnement quotidien pour en amplifier encore plus le dynamisme a été bien mise en évidence par Luc Bolstanski et Eve Chiapello dans leur ouvrage "Le Nouvel esprit du capitalisme". Or le capital culturel, — le capital symbolique —, l’éducation, la recherche, la santé, et même les critiques scientifiques, esthétiques et comportementales sont des "bien publics". Ainsi entre la production des connaissances scientifiques et celle des innovations techniques et l’augmentation de l’efficacité des entreprises, — et en particulier la réduction de leur empreinte écologique —, il y a une série de maillons intermédiaires, — des médiations —, qui sont autant de "services publics" qui ne peuvent être gérés suivant la logique du profit et qui produisent ce milieu, ce "bouillon de culture nutritive" qui nourrit le biotope de la créativité sociale. C’est pourquoi la « culture », y compris la culture artistique et la culture littéraire, au stade du capitalisme cognitif encore plus que jamais, est un facteur décisif d’inventivité sociale. En 2005 nous fêtons le centenaire des quatre fameux articles d’Albert Einstein. Mais 1905, c’est aussi "Les demoiselles d’Avignon" de Picasso. Il faut alors accepter humblement ce mystère historique d’une révolution collective de nos schèmes de représentation de l’espace et du temps qui se traduit au même moment en physique par l’invention de la relativité restreinte et en histoire de l’art l’invention du cubisme. Brefs il faut accepter de financer des Picasso et des festivals d’Avignon pour que nous puissions avoir beaucoup d’Albert Einstein.

Mais la politique de la "mondialisation libérale" est aux antipodes de ce mécénat intelligent qui s’avère en réalité un égoïsme bien compris de l’humanité tout entière. Au stade du "capitalisme cognitif" la contradiction devient même explosive : non contente de confisquer pour leurs profits colossaux le patrimoine scientifique de l’humanité que constitue par exemple dans le domaine des ordinateurs les découvertes de logique mathématique de von Neumann et de Turing qui en sont à la base et les innovations techniques des laboratoires de Rank Xerox et des créateurs d’Apple (souris par exemple) les monopoles mondialisés de l’informatique, comme IBM et Microsoft, entravent de manière délibérée et malthusienne la diffusion et l’appropriation collective, — par exemple sous forme de logiciels libres —, de ces fantastiques merveilles de la productivité collective. Certes il ne faut pas refroidir l’émulation, ni méconnaître les mérites individuels au point de ne pas les récompenser. Mais une récompense pour être équitable ne doit pas être démesurée. Mais dans les métaphores écologiques qui justifient le partenariat généralisé qu’affiche la politique de communication du gouvernement, il ne faut pas garder seulement la facette de la sélection darwinienne de la "lutte pour la vie". L’autre facette c’est la complémentarité et l’intrication des circuits d’échanges et d’hybridation qui permettent à un écosystème de combattre sa disparition et la destruction de la biodiversité, de perpétuer son équilibre et de se reproduire en puisant ses ressources en énergie et en matériaux dans l’environnement extérieur et en lui restituant en échange de nouvelles ressources et de nouvelles formes de vie. L’idéologie technocratique de Bruxelles le sent bien qui se contorsionne pour forger des néologismes qui concilient les inconciliables, — des oxymores —, la compétition et la coopération : la "coopétition".

La réorientation radicale de la stratégie de Lisbonne par les Verts : transformer un partenariat mutilé en un partenariat intégral

Élargir le partenariat aux chercheurs, aux producteurs et aux étudiants

Mais en excluant du partenariat généralisé affiché ostensiblement dans la politique de communication du gouvernement pour les pôles de compétitivité les véritables moteurs de leur dynamisme, les chercheurs, les producteurs et les étudiants, les entreprises "se tirent une balle dans le pied".

Si donc à l’occasion d’une éventuelle alternance en 2007, les Verts héritent du portefeuille de la politique industrielle, ils exerceront évidemment leur droit d’inventaire, — notamment sur la casse sociale de ce gouvernement ultra-libéral —, mais pas au point de jeter le bébé, — les idées de partenariat, de synergies, d’écosystème industriel, de jeux coopératifs gagnants — gagnant, avec l’eau du bain, — l’idéologie ultra-libérale de la compétition à outrance et du productivisme déchaîné, tous deux destructeurs de l’environnement et du tissu social.

Les Verts conserveront donc le verre à moitié plein du partenariat que la politique des pôles de compétitivité limite de manière malthusienne et auto destructrice aux seuls "chefs", chefs d’entreprise, directeurs de laboratoire, présidents d’université, notables, élus etc. Mais comme ces pôles sont amputés de leurs forces vives, les "vrais" travailleurs, les "vrais" chercheurs, les "vrais" étudiants, ils sont condamnés à l’échec. Pour la même raison que la stratégie de Lisbonne de mars 2000 a déjà échoué, comme a pu le constater le rapport de Wim Kok en novembre 2004. Et la relance cette stratégie par une simple intensification quantitative de l’effort selon une conception libérale exclusivement économique et technique sans réorientation qualitative et radicale en direction d’un partenariat social avec les salariés le 25 mars 2005 est condamné au même échec. Dans tous les cas la raison en est que ces stratégies excluent de leur gouvernance ceux qui doivent en être les moteurs pour qu’elles réussissent.

La stratégie des Verts par contre tire les leçons de ce désastre annoncé. Ils "répareront" le dispositif des pôles de compétitivité en lui insufflant l’âme qui lui manque, la même âme qui a animé la loi Voynet de juin 1999, la loi d’orientation et d’aménagement durable du territoire (LOADDT), qui a créé pour les "pays" et les "agglomérations" leur "conseil de développement" et qui consiste à appliquer au développement durable local l’esprit de la démocratie participative, l’esprit des "forums hybrides" comme dise Michel Callon et Bruno Latour quand ils analysent la fécondité des "bouillons de culture" dans les laboratoires de recherche, c’est hybridation, — encore une métaphore de l’écologie politique —, permettant la fécondation mutuelle en profondeur de la recherche, de la production et de la formation, que cette formation soit initiale ou qu’elles effectuent tout au long de la vie. Le but ultime et de relocaliser l’économie, de renforcer la coopération et la solidarité locale et en définitive de créer de nombreux emplois, qualifiés, intéressant et permettant une mobilité choisie et non pas une mobilité subie.

La politique industrielle des Verts

Mais réintégrer dans le partenariat généralisé des pôles de compétitivité les partenaires que dans son aveuglement suicidaire la droite a exclus (producteurs, chercheurs, étudiants) ne définit pas positivement le contenu et l’orientation de la politique alternative que les Verts proposent.

On peut la résumer par une métaphore "écologiste". C’est de bonne guerre puisque la droite nous a volé le concept "d’écosystème", "d’écosystème industriel". Rendons lui coup pour coup en dénonçant chez elle le contresens qui consiste à ne retenir de cette métaphore écosystèmique que le côté "compétition", sélection naturelle, lutte pour la vie et opposons lui la face de l’osmose, du milieu, des échanges, du biotope, des synergies etc..

En termes économiques il s’agit de perpétuer un "bien public", le "bouillon de culture" dans lequel se fécondent et se développent les idées et les entreprises nouvelles sans qu’on puisse à l’avance calculer, même avec le calcul des probabilités, les retombées scientifiques et techniques et a fortiori économiques et sociales. Il faut donc "pallier" l’aveuglement des marchés ordinaires, inventer des procédures d’évaluation à long terme et de planification à long terme des investissements dans certaines lignes de recherche et dans certaines innovations technico-économiques, d’évaluation des résultats sociaux et pas seulement marchands pour mutualiser les bénéfices sociaux et pas seulement marchands (et éventuellement les pertes marchandes et pas seulement sociales), créer des emplois à bon escient et redéployer les capitaux et les hommes dans une mobilité choisie plutôt que subie, grâce à des procédures de "sécurisation" des emplois et des carrières.

Recettes

Réforme de la fiscalité des bénéfices et de la fiscalité locale

Les phénomènes d’innovations techniques génèrent des revenus qui s’apparentent à des "rentes" dont historiquement le modèle est la "rente foncière", un revenu lié à la propriété privée du sol et aux externalités positives que les propriétaires privés des terrains peuvent s’approprier quand elles sont attachées à la surface du sol : propriété privée (rente absolue), fertilité naturelle plus ou moins grande (rente différentielle). Ce serait trop long ici et déplacé de donner les raisons théoriques qui justifient cette assimilation des revenus tirés de l’exploitation des connaissances et des inventions techniques à des rentes qui généralisent la rente foncière.

Mais les "bénéfices extra" des entreprises du pôle sont imputables au "bonnes" conditions générales (innovations, formation des étudiants et de la main-d’oeuvre, qualification, apprentissage collectif etc.) générées par les activités propres aux pôles. Il est donc équitable que les coûts de production de ces externalités localisées sur le territoire du pôle soient compensés, sinon équilibrées, par une fiscalité locale sur les bénéfices des entreprises du pôle.

La conséquence qu’il faut en tirer est qu’il faut mesurer ces "externalités". Il faut ensuite "réformer" les droits de propriété qui distribuent les revenus (rentes) générés par ces externalités. Comme les activités scientifiques, techniques et productives (coopération, innovations d’organisation etc.) sont de plus en plus collectives, il faut réformer ces droits de propriété pour "reconnaître" et rémunérer les talents et les efforts de tous les individus qui concourent à une "externalité positive" et inversement pénaliser tous ceux qui sont responsables de ces externalités négatives et plus particulièrement de l’extension de l’empreinte écologique du pôle.

Une imposition progressive des profits d’entreprise croissant avec le taux de profit

Les externalités positives se traduisent tôt ou tard par des augmentations des profits des entreprises et même de leur taux de profit. La mutualisation des gains dus à la politique des pôles de compétitivité passe donc par une réforme de la fiscalité sur les bénéfices des entreprises qui y ont leur activité. Comme il s’agit fondamentalement de rentes, le principe de la réforme doit consister en un abaissement de la part du taux de la rente appropriée par les actionnaires, donc à une imposition progressive sur les bénéfices des entreprises afin que le taux de profit normal ne soit pas de 15 % comme l’exigeaient à moment donné les fonds de pension, mais un taux de profit de long terme de 3 % dont on peut raisonnablement considérer que c’est là le taux de croissance équilibrée de long terme de l’économie.

Recettes tirées de l’innovation affectées aux pôles

Dans le droit de propriété actuel, les revenus tirés des brevets et des licences, et de manière générale des productions intellectuelles, sont attribués entièrement au déposant et aux auteurs de ces innovations. Comme une partie du "mérite" de ces inventions ou de ces oeuvres revient aux externalités du pôle, il convient de donner une personnalité juridique au pôle et de le rendre très partiellement "propriétaire" de toutes les inventions et de toutes les créations dont il est le berceau et en conséquence de lui affecter une rémunération (droits dérivés) spécifique. La question de savoir si cette personnalité juridique est publique ou privée peut-être controversée. Je penche personnellement pour que le droit européen (la plupart des "pôles de compétitivité" sont internationaux certes, mais de fait exclusivement européens dans 95 % des cas) consacre ces "services d’intérêt économique général" (SIEG), en français "services publics", d’un type nouveau, post-modernes. Ils anticipent sur les services publics de type nouveau, mais localisés ou en réseau que nous voulons. Juridiquement on pourrait s’inspirer du droit des fondations ou des fiducies. La question, ouverte, consiste à définir les membres du réseau, autrement dit les ayants droits aux revenus générés par les économies externes engendrées par le réseau de nature publique.

En tout cas et dans cette hypothèse d’un service public réticulaire de droit européen cela créerait une "assiette nouvelle" pour une taxe locale spécifique, l’adjectif local renvoyant à ce perfectionnement de la définition du territoire d’un réseau. De manière générique on pourrait appeler ces taxes des taxes "réticulaires", mais ce nominalisme, évidemment, ne résout pas les problèmes techniques et juridiques fondamentaux.

Réforme de la fiscalité foncière : passage de l’assiette de "l’emprise foncière" à l’assiette de "l’empreinte écologique".

Mais d’autre part les activités économiques des pôles de compétitivité ont des externalités négatifs notamment vis-à-vis de l’environnement. Et compte tenu de la connexion étroite de ces externalités avec les phénomènes de rente, et même de rente foncière très précisément, il apparaît naturel de "moderniser" l’assiette de la fiscalité locale en remplaçant la surface brute du sol, "l’emprise foncière des activités économiques", par leur "empreinte écologique". Pour réguler la planification collective de la diminution de cette empreinte plusieurs techniques sont envisageables. Elles se rangent en deux catégories : la planification par les volumes (mécanisme des quotas échangeables) et la planification par les prix (mécanisme des taxes pigouviennes). Si on privilégie la taxe, cela revient à réformer l’existant, et donc la fiscalité foncière, en substituant progressivement l’empreinte écologique à l’emprise foncière. Mais ici nous sommes dans le domaine de l’innovation technique. Il y a donc dissymétrie de l’information entre les opérateurs privés qui monnayent les innovations techniques et les administrations qui taxent à l’aveugle les effets sur les prix de ces innovations. C’est pourquoi la technique des quotas est préférable à la fiscalité parce qu’elle est moins aveugle vis-à-vis de l’impact du progrès technique sur la transformation des prix et de l’assiette. Elle permet ainsi de planifier de manière plus précise, plus étroite, plus volontariste et plus souple la diminution de l’empreinte écologique. Mais dans les deux cas il faut perfectionner substantiellement les techniques, en particulier comptables, d’évaluation et de validation sociale de ces empreintes écologiques. C’est en soi tout un programme de recherche (recherche dans la recherche !).

Dépenses

À quoi ces recettes nouvelles locales peuvent-elles être utilisées sinon à une relocalisation de l’économie, ce qui revient à une stratégie offensive de lutte contre les délocalisations de l’emploi ? Certainement pas en tout cas à être reversées au budget général de l’État ou même de la Région. Deux dépenses essentielles peuvent être envisagées pour développer sur une base locale et expérimentale les pôles de compétitivité dans leurs dimensions sociales et écologiques : • un revenu social d’existence substantiel, universel et inconditionnel (deux tiers de SMIC) ; • le développement volontariste d’un tiers secteur scientifique, culturel et social.

La distribution d’un revenu social d’existence

La distribution d’un revenu social d’existence dont le niveau serait égal à deux tiers du SMIC, substantielle, universel et inconditionnel à tous les résidents du pôle de compétitivité, vise à "entretenir" d’un point de vue économique la forte population des étudiants en formation initiale et à offrir un filet de sécurité aux personnes "choisissant" une mobilité professionnelle à l’intérieur du pôle de compétitivité. La difficulté consiste à définir le "territoire" du pôle et à se persuader qu’il ne s’agit pas là d’une politique communautariste de ségrégation dans des ghettos pour privilégiés du travail et de la formation. Ceci ne se justifie que dans une perspective éco systémique où les pôles de compétitivité sont des germes à partir desquels doit se développer un processus d’universalisation à l’échelle de la France entière et dans un deuxième temps de l’Europe. On peut admettre que l’acte fondateur de la personnalité juridique mentionnée plus haut consistera à définir "l’enceinte" du centre, vraisemblablement urbain, du pôle de compétitivité et son "hinterland" c’est-à-dire le réseau international qui lui sert d’arrière-pays. Pour définir le périmètre de la métropole du pôle, deux options sont envisageables. L’option "écologiste" consiste à rappeler que les "pays" et les "agglomérations" de la loi Voynet de juin 1999, assurent la cohérence des trois piliers du développement durable au niveau territorial : la cohérence écologique, cohérence sociale et cohérence économique. Ils possèdent également une unité de "commandement" et de gouvernance grâce aux Conseils de développement où tous les partenaires du développement durable sont représentés normalement, ceux en particulier que la droite a exclus de la gouvernance des pôles compétitivité. L’option plus réaliste dans la conjoncture actuelle faite de mobilisation nationale en faveur de l’emploi, consiste à privilégier les "bassins d’emploi" de toutes les entreprises constitutives du pôle de compétitivité.

La définition de l’hinterland du pôle de compétitivité est beaucoup plus problématique. En effet nous sommes passés en une génération d’après Bolstanski et Eve Chiapello d’une économie des territoires, État-Nation, de villes, d’établissements industriels etc. où les emprises foncières sont visibles et trois, à des économies de projets et de réseaux dont les mailles peuvent parfois se jouer des océans grâce à la toile invisible des nouvelles techniques de l’information et de la communication.

Quel est dans ces conditions le rapport de l’hinterland à sa métropole, du réseau à son "coeur ? En particulier l’inscription territoriale du réseau, à l’heure d’Internet est problématique. C’est pourquoi dans un premier temps, il faudra limiter le bénéfice du revenu social d’existence aux résidents des bassins d’emploi des entreprises du pôle de compétitivité. Mais dans un deuxième temps, temps du rayonnement du pôle de compétitivité et de diffusion de son modèle et de ses projets, il faudra envisager qu’une "résidence réticulaire" se substitue à la résidence "territoriale". On voit ainsi comment à partir des foyers de diffusion que constituent les pôles compétitivité, on peut envisager de métamorphoser complètement les État-Nation-territoriaux dont nous avons hérité du traité de Westphalie (1648) pour déboucher sur une citoyenneté européenne déterritorialisée (salut au passage à la mémoire de Gilles Deleuze).

La promotion d’un tiers secteur à caractère scientifique, culturel et technique

Le deuxième chapitre des dépenses des recettes du pôle de compétitivité sera le développement volontariste d’un tiers secteur "postmoderne", c’est-à-dire dédié au secteur de la création scientifique et culturelle. Dans la mesure où la culture est une, il n’y aura pas de solution de continuité avec l’économie sociale et solidaire que nous connaissons actuellement, à l’état le plus souvent embryonnaire il est vrai en France. Mais l’émergencede ce tiers secteur "high tech" n’est que l’autre face de la promotion du revenu social d’existence, dans la mesure où statistiquement ce revenu servira à subvenir aux besoins quotidiens de la population des étudiants essentiellement, plus une petite minorité "d’aventuriers" de la mobilité "choisie" du pôle de compétitivité. Mais en outre il y a cette intuition, vérifiée empiriquement, que les échanges entre les arts classiques (théâtre, musique, peinture, littérature etc.) et la recherche en sciences exactes et naturelles et en technologie sont mutuellement bénéfiques. Il s’agit si on veut d’un "mécénat" localisé dans le pôle de compétitivité qui compléterait le mécanisme des fondations pour le mécénat culturel. Ce mécénat postmoderne doit faciliter ces hybridations (fertilisations croisées) qui, selon les sociologues spécialistes de l’innovation scientifique (Michel Callon, Bruno Latour, etc.), "boostent" la productivité sociale généralisée et stimulent la créativité scientifique et l’imagination artistique.

Une monnaie locale dédiée non thésaurisable

À ce stade de la "politique industrielle fiction" des Verts, il faut ressusciter une métaphore utilisée par les physiocrates, — les ancêtres économistes des écologistes —, pour expliquer le rôle de la monnaie dans la circulation de la richesse. Le bon docteur Quesnay utilisait la métaphore de la circulation sanguine qui venait d’être découverte par le savant Harvey. Il faut donc un médium monétaire pour être l’élément dans lequel peuvent se mouvoir aussi librement que dans un fluide les échanges locaux qui dans le système actuel ne sont ni marchands, ni monétaires. D’où l’idée, déjà popularisé par ceux qui souhaitent développer le tiers secteur, — à commencer par les Verts —, de créer une "monnaie dédiée", non thésaurisable, non convertible en monnaie européenne, sur le modèle des chèques restaurant ou des chèques service, matérialisés à notre époque, pour être moderne, par une carte de crédit universel dans le périmètre central du pôle de compétitivité et servant à régler les dépenses courantes, "au jour la journée", des producteurs, des chercheurs et des étudiants (et de leurs familles évidemment). Le revenu social d’existence serait versé également dans cette monnaie. Et les recettes des pôles seraient converties en cette monnaie. Ce pouvoir de battre monnaie, — monnaie amputée néanmoins de sa fonction d’instruments de crédit —, serait confié à des banques de développement local, adossées aux Conseils de développement des pays et des agglomérations, qui seraient chargées par ailleurs par une "quasi-transformation", de gérer les capitaux-risques engendrés par les activités d’innovation proprement dite et de financer les investissements appelés par la production des biens publics locaux spécifiques aux pôles (formation, recherche essentiellement).

La frontière entre les biens publics régionaux (santé, éducation, recherche) en dehors du pôle de compétitivité et les biens publics spécifiques du pôle de compétitivité sera négociée entre la région et le gouvernement du pôle de compétitivité.

Conclusion

Cette "politique industrielle des Verts" mise à fond sur la "relocalisation" des économies territoriales locales dans une perspective de développement soutenable, ou si on préfère de décroissance (de l’empreinte écologique) sélective (compatible donc avec la croissance du bien-être collectif). Elle vise à rompre avec une stratégie purement défensive de l’emploi (et donc fatalement perdante) pour avoir une ambition proactive, celle proclamée à juste titre par la stratégie de Lisbonne. Mais cette dernière est vouée à l’échec parce que elle ne met pas dans son capot de moteur, le moteur est dans l’implication des véritables acteurs de l’innovation, de la productivité et de la compétitivité des entreprises : les producteurs, des chercheurs et les étudiants. Certes il n’y a pas que les pôles de compétitivité dans la nouvelle politique industrielle induite par la stratégie de Lisbonne à Bruxelles et déclinée à Paris par la politique des pôles de compétitivité du gouvernement Villepin. Il y a également les grands programmes inspirés par le rapport Beffa. Il faut penser la complémentarité des deux politiques, ce qui est d’ailleurs le cas de la politique actuelle. Les Verts vont plus loin : il faut donner la priorité à la relocalisation de l’économie et donc subordonner la politique des grands programmes industriels aux pôles de compétitivité "éco systémiques". Il s’agit en quelque sorte d’un énorme BackOffice, ou si on préfère d’un "méta réseau" des réseaux de territoire que sont appelés, à terme, à constituer les pôles de compétitivité avec leurs "hinterlands réticulaires". On voit également la signification et l’enjeu politiques de cette stratégie industrielle verte : mettre la démocratie, et même la démocratie participative plus précisément, au coeur de la créativité collective qu’elle soit scientifique, culturelle et artistique, technique, organisationnelle, sociale, et enfin, last but not the least, économique.

Bernard Guibert