Par Elise Lowy, enseignante en sociologie à l’Université de Caen et chercheur au Centre Maurice Halbwachs (UMR 8097, CNRS - EHESS - ENS - UCBN). Elise Lowy est également membre du CNIR des Verts et directrice de publication de Fumigène.
« Le soupçon qui a longtemps pesé sur la pensée socio-anthropologique dans les pays développés (et en France en particulier) est lié à ce que toutes les formations politiques de droite et de gauche ont partagé, jusqu’au début des années 1980, un même optimisme technologique, une même adhésion au productivisme, et en réalité une anthropologie implicite pour laquelle la vocation de l’homme, c’est de travailler pour produire en faisant de la technique le principal outil de son émancipation. Trois personnages apparaissent alors comme des héros : l’entrepreneur ou le capitaine d’industrie (« libéral-productivisme »), le travailleur (« productivisme-communiste ») et le planificateur (« social-productivisme d’inspiration keynésienne »). Le productivisme c’est la théologie de la libération dans des pays en voie de laïcisation, et les repoussoirs absolus de ces diverses fascinations par l’hétéronomie, ce sont le paysan, l’ascète, le marcheur, le contemplatif, l’ermite. »
Yves Dupont, « Pour une socio-anthropologie du risque »
« La perpétuité des processus de travail est garantie par le retour perpétuel des besoins de la consommation ; la perpétuité de la production n’est assurée que si les produits perdent leur caractère d’objets à employer pour devenir de plus en plus des choses à consommer ».
Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne
Le productivisme peut se définir comme la volonté de croissance de la production ; c’est une survalorisation de l’accumulation et l’idée que plus de biens matériels accroît le bonheur. Il se constitue sur une série d’assimilations, entre croissance et développement, croissance économique et civilisation, changement et progrès, science et technique ou encore entre croissance des connaissances et techniques et amélioration des modes de vie. Notons aussi que le productivisme est une composante de l’évolutionnisme, au même titre que le progressisme, soit la tendance à survaloriser l’évolution de demain par rapport à aujourd’hui, l’ethnocentrisme, soit l’idée selon laquelle l’Autre est inférieur et le scientisme, c’est-à-dire l’hyperspécialisation.
Mais le productivisme est surtout une idéologie qui contient en elle une conception anthropologique, une conception de l’humanité de l’homme, qui le met en danger. En effet, comme l’écrit Ivan Illich, « au stade avancé de la production de masse, la société produit sa propre destruction ».
D’un point de vue historique, c’est l’Antiquité qui ouvre la voie au productivisme. En effet, la pensée du progrès et de l’abondance est déjà présente chez les sumériens, mille sept cent ans avant J-C, comme nous le montre Hammourabi. Les économies agricoles de la civilisation babylonienne, égyptienne, juive, grecque ou romaine ont dégagé des surplus, mais ces derniers ne se transformaient pas en une « accumulation » à caractère productif. L’on trouve déjà dans la Genèse de l’Ancien Testament, dont l’origine est datée entre le onzième siècle et le deuxième siècle avant Jésus Christ, l’injonction de domination de la nature : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre ! ». Mais cette injonction s’accompagne de l’exigence de la ménager. Marcel Gauchet a mis en valeur ce désenchantement de la nature initié par les religions juive et chrétienne. Au IVe siècle après J-C, Augustin est le premier à valoriser de façon rationalisée la croissance ; il considère que les sociétés sont caractérisées par une avancée graduelle spirituelle et matérielle. Il dominera la pensée occidentale jusqu’à l’avènement de la scolastique au treizième siècle, siècle de la redécouverte d’Aristote, lequel distinguait déjà, au IVe siècle avant JC dans Politique, l’oikonomike, soit l’usage licite de l’argent dans la bonne administration des choses, et la chrématistique, soit l’usage perverti de l’argent dans la poursuite éperdue de richesse. Selon Aristote, l’échange marchand est soumis à deux normes fondamentales : une norme compensatoire et une norme distributive. Ainsi, il écrivait que « l’échange a son principe et son fondement dans la nature, parce que les hommes ont en plus ou moins grande quantité les choses nécessaires à la vie », ce qui constitue alors un jeu à somme nulle.
C’est à la Renaissance, avec l’avènement de la Modernité, que de nombreux auteurs, dont Hannah Arendt, situent l’origine de la démesure, de l’hybris, soit l’illusion d’un monde infini et de biens illimités, même si cela ne fait pas consensus auprès de ceux qui estiment que le passage vers la Modernité est hétérogène selon les régions et qu’il s’étale sur des millénaires. Anthony Giddens a, pour sa part, définit treize principaux éléments de la Modernité. Précisons que ce sociologue britannique contemporain a construit une théorie de la « structuration sociale » et qu’il s’est intéressé, notamment dans son ouvrage Les conséquences de la modernité (1990), aux conséquences de la radicalisation de la modernité et à la globalisation, en utilisant le concept fondamental de « modernité réflexive » ; c’est-à-dire l’idée que la modernité devient à elle-même sa propre question, ou autrement dit, que la société moderne est capable de s’interroger sur elle-même. Les treize principaux éléments de la Modernité définis par Giddens sont les suivants :
1) un mode d’accumulation des richesses et de la connaissance caractérisé par un système compétitif,
2) la transformation de la force de travail en marchandise,
3) des moyens monétaires abstraits et impersonnels,
4) des relations sociales liées à l’emploi de machines et de la force mécanique,
5) un dynamisme fort,
6) une accélération du changement social et un calcul spatio-temporel fin,
7) un système politique dépendant des Etats nations et des organisations,
8) un contrôle social par un pouvoir central,
9) un plan objectif rationnel des Etats à long terme,
10) une délocalisation des activités des personnes dans leur vie quotidienne,
11) des conditions de risques sanitaires généralisés,
12) une éligibilité personnelle accrue, plus de liberté individuelle
13) la coordination d’êtres physiquement éloignés par l’interdépendance des fonctions (division du travail) et donc des spécialisations professionnelles.
Ces caractéristiques de la Modernité définies par Anthony Giddens ne font pas consensus, en ce sens où certaines existaient déjà auparavant, comme l’a souligné Salvador Juan, à l’image par exemple de l’existence d’une planification rationnelle à long terme dès la plus Haute Antiquité, de déplacements de population donc d’un contrôle social par un Etat central chez les Incas, les Chinois et en Mésopotamie, de spécialisations professionnelles dans la Bible, d’un calcul spatio-temporel chez les Mayas et les Chinois, de moyens de paiement abstraits au Moyen Age, ou encore d’organisations en Chine Antique. Ce serait alors davantage une question de degré que de nature.
Selon Hannah Arendt, la Modernité commence avec la découverte des nouveaux continents, la Réforme et la Révolution copernicienne. Il convient d’accorder un poids idéologique et pas seulement scientifique à la découverte des « mondes infinis ». Alexandre Koyre a montré le rôle, dans l’avènement de la Modernité, de la sécularisation des consciences, de l’invention des sciences et techniques nouvelles, de la découverte de l’immanence et de la subjectivité ou du passage de la vie contemplative à une vie active, tout en faisant prévaloir le grand bouleversement qu’a représenté la « découverte » de l’univers infini, la « destruction du monde conçu comme un tout fini et bien ordonné, dans lequel la structure spatiale incarnait une hiérarchie de valeur et de perfection, monde dans lequel « au-dessus » de la terre lourde et opaque, centre de la région sublunaire du changement et de la corruption, s’« élevaient » les sphères célestes des astres impondérables, incorruptibles et lumineux ». C’est un véritable arraisonnement économique du monde, pour utiliser les termes de Heidegger, qui s’enclenche avec la Révolution copernicienne et la découverte de mondes infinis. Les découvertes de Copernic ou de Galilée viennent alimenter la négation de la finitude du monde, déjà défendue par Nicolas Oresme, Jean Buridan, Giordano Bruno ou Nicolas de Cues. Le choc de la découverte des « mondes infinis » va entraîner un bouleversement cosmologique et la mise en pièce du monde d’Anaximandre, monde idéal de la mesure, de la limite et de la finitude. Les limites sont dissoutes. « L’homme a délaissé les horizons tranquilles pour faire de l’infini une sorte d’ivresse ». L’illusion de ressources et de biens infiniment reproductibles engendre une fuite en avant, un véritable marché faustien alimenté par l’illusion d’un échange marchand comme jeu à somme positive. Comme le précise Aldo Haesler, « ce passage du cosmos fermé à l’univers ouvert, de l’échange marchand considéré comme jeu de compensation à un jeu à somme positive, se fait par un progressif retournement de la détermination de l’échange par l’argent ».
Seul l’Occident réunissait, selon Max Weber, les caractéristiques nécessaires à l’émergence du capitalisme. Le « décollage » du développement productiviste est indissociable de l’essor du capitalisme mais aussi, comme le précise Jean Zin, de tout un ensemble de spécificités de l’environnement occidental, dont par exemple les habitudes alimentaires, la division des cités, le droit romain, le progrès des techniques de guerre et de navigation, l’horloge, qui mesure le temps de travail et permet de l’optimiser, ou encore les monastères, qui valorisent le travail et sont les premières entreprises.
Mais c’est au dix-huitième et au dix-neuvième siècle que va se développer une réelle réflexion théorique sur la croissance. L’on trouve chez Charles de Montesquieu cette idée selon laquelle plus de Biens matériels accroît le bonheur. C’est Smith et Ricardo qui vont théoriser la « reproduction élargie » de l’économie, soit une économie avec création d’un surplus, d’un excédent de richesse par rapport à la quantité nécessaire au maintien de l’économie dans son état initial. Elle s’oppose à la « reproduction simple », c’est-à-dire le recommencement à l’identique d’une année sur l’autre d’un système économique donné. Le culte de la production et de l’abondance sera concrétisé avec la Révolution industrielle, dont Saint-Simon sera un des chantres. « Ainsi, s’est propagée à l’intérieur du corps social une croyance diffuse qui - même si elle n’est pas sans cesse explicitement réaffirmée - inspire l’ensemble des pratiques productivistes qui prévalent depuis le début de la révolution industrielle. Quelle qu’en soit la variante retenue, libérale ou marxiste, c’est la « développement des forces productives » qui importe d’abord », écrit Gilbert Rist.
Marx et Engels reprendront à Smith l’idée de l’importance de l’accumulation primitive. Leur théorie du développement est celle de la différenciation des classes par l’accumulation primitive. Le divorce entre le travail et ses conditions extérieures se serait fait avant le néolithique. Avant, il n’y avait pas d’accumulation. Marx et Engels sont darwinistes (« Le singe est la clef de l’évolution de l’homme ») mais il y a chez eux une ambivalence par rapport à Darwin. En effet, Engels écrit que « le mouvement darwiniste ne voit dans le développement de la société humaine qu’une occasion de s’émanciper de l’animalité ». Marx écrit assez peu sur le changement social. Il distingue des étapes de la civilisation, mais parle peu des processus de changement. Il reprend l’idée selon laquelle les « sauvages » étaient dans le dénuement, que l’abondance est un signe de développement. « Quand, avec l’épanouissement des individus, les forces productives se seront accrues, et que toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance, alors seulement on pourra s’évader une bonne foi de l’étroit horizon du droit bourgeois », écrit-il. Mais il n’explicite pas les changements et parle peu de développement en tant que tel. Le seul moment où il en parle, c’est pour dire que les capitalistes ont intérêt à faire circuler Biens et personnes. Il reprend la distinction d’Aristote Famille/ Tribu/ Communauté et parle d’accroissement accompagnant le développement mais n’est pas précis. Selon Marx, le présent surgit de la décomposition du passé, il est l’aboutissement du passé : il y aurait donc succession par décomposition. Si le présent est un aboutissement, c’est qu’il y a amélioration. Pour lui, le processus de civilisation s’accompagne de progrès, de capacité à produire. L’idée de forces productives est profondément évolutionniste. Marx écrit que « le pays le plus développé industriellement ne fait que montrer à ceux qui le suivent sur l’échelle industrielle l’image de leur propre avenir » et il ajoute que « le développement de la formation économique de la société est assimilable à la marche de la nature et à son histoire ». Mais la position de Marx est ambivalente : d’un côté, le développement des forces productives alimenté par la techno science est positif et l’important est l’accumulation primitive ; d’un autre côté, chaque progrès de la production est une accentuation de l’oppression des travailleurs.
La question du lien entre socialisme, capitalisme et productivisme fait encore débat aujourd’hui. Selon Jean Zin, qui fait du productivisme un caractère systémique de la production capitaliste, « un capitaliste ne peut pas ne pas être productiviste, obsédé par les gains de productivité, l’optimisation des ressources et la recherche du profit s’il ne veut pas disparaître ; au contraire d’un socialiste qui pourrait ne pas être productiviste, même s’il l’est souvent (par compétition bureaucratique) ». Il montre que « ce qui définit le capitalisme, en effet, c’est que la production est déterminée par la circulation, par la finance, par la rentabilité des investissements ; c’est que la production ne se fait pas en vue de la marchandise mais bien du profit selon le schéma A-M-A’ où la marchandise n’est qu’un moyen pour que l’argent investi soit augmenté en fin de compte (l’argent produit de l’argent). La détermination par la circulation constitue le capitalisme en système. Ce système contraint à ce que l’investissement capitaliste augmente la productivité du travail, en diminuant, grâce aux machines, le temps socialement nécessaire à la production des marchandises afin de profiter d’un coût de production inférieur à la concurrence et bénéficier d’une rente de situation pendant un certain temps. »
C’est pendant les « Trente glorieuses » que va s’amplifier l’éloge de la croissance économique. De nombreux auteurs, dont la plupart des économistes, oubliant que les « Trente Glorieuses » succèdent à une des plus grande barbarie de l’histoire humaine, vont faire de la croissance économique la clef du bonheur de l’humanité. Déjà, Quesnay et les physiocrates considéraient que le moteur du développement résidait dans l’intérêt individuel à s’enrichir. Il y a chez Smith un culte de l’abondance lorsqu’il définit le développement comme une hausse de la production qui entraîne la consommation, laquelle servant à financer la production. Rostow distinguera, dans son ouvrage Les étapes de la croissance, cinq phases par lesquelles devrait passer toute économie : - la société traditionnelle ;
les conditions préalables du démarrage ;
le démarrage ;
le progrès vers la maturité ;
et enfin, l’ère de la consommation de masse.
Cet éloge de la croissance dans le cadre d’une économie mondialisé va engendrer un règne sans partage de l’idéologie productiviste.
Le capitalisme du vingt-et-unième siècle est celui de l’essor d’un « productivisme cognitif ». Avec la dématérialisation de l’argent, l’argent devient principe autosuffisant, entéléchie. Afin d’éviter que cette création artificielle correspondant à une masse monétaire hypertrophiée, la fameuse bulle monétaire, n’entraîne une dévalorisation de l’argent, se met en œuvre une « contrainte de réalisation », le monnayage, c’est-à-dire une contrainte de croissance. De plus en plus d’objets et de relations libres ou soumises à l’échange symbolique sont alors renversés dans la sphère de la circulation marchande. Il convient davantage de parler de monétarisation plutôt que de marchandisation. En effet, ce dernier terme se rattache à la théorie de la marchandisation et de la réification de Lukacs, soit d’une théorie prisonnière du télos révolutionnaire, en ce sens où elle postule implicitement qu’à partir du moment où la conscience de la réification est possible, son dévoilement permettrait aussi son dépassement. Avec la monétarisation, « l’échange marchand n’est plus une fin en soi mais devient l’instrument du principe monétaire ».
Le productivisme de ce début du 21ème siècle est donc celui du paradoxe entre un monde fini et la contrainte d’une croissance sans fin.
La prise de conscience des dangers du productivisme s’amorce avec le concept d’éco-développement lancé par Ignacy Sachs au séminaire de Founex en Suisse en 1971, avec le Rapport Meadows du Club de Rome qui paraît en 1972, ou encore avec la Conférence des Nations Unies sur l’environnement tenue la même année à Stockholm. D’un point de vue théorique, si Paul Lafargue ou Jean-Jacques Rousseau peuvent être considérés comme des précurseurs de l’anti-productivisme, ce sont les analyses d’Hannah Arendt, Edgar Morin, Claude Lefort, Marshall Sahlins, Pierre Clastres et bien sûr celles d’André Gorz, Ivan Illich, René Passet, Jacques Ellul, René Dumont, George Balandier, Anthony Giddens ou encore Ulrich Beck, qui seront déterminantes. De nombreux chercheurs ont, depuis les années 1970, critiqué le productivisme et la croissance économique et ses corollaires que sont le fétichisme de la fabrication et de la marchandise, la standardisation et l’automatisation industrielle, le désir d’artifice et l’apparition d’un complexe articulant économie et technoscience.
Le dévoiement de l’oxymore « développement durable », définit dans le rapport Brundtland comme devant « répondre aux besoins du présent sans compromettre la possibilité pour les générations à venir de satisfaire les leurs », est avant tout une récupération tendant à occulter le caractère « intrinsèquement pervers » du productivisme, dont le règne a des conséquences terribles. André Gorz, dans son ouvrage Misères du présent, richesse des possibles, a ainsi très bien montré comment les effets destructeurs écologiques, psychiques et sociaux, se manifestent d’autant plus rapidement et massivement que l’industrialisation se réalise de façon brutale.
Le productivisme constitue une véritable menace pour la planète. Ivan Illich dénonçait déjà il y a plus de vingt ans les « contre-finalités », soit le fait que les effets bénéfiques d’un progrès technique sont plus que compensés par ce que les économistes appellent ses « effets pervers », effets négatifs, non désirés, qui accompagnent fatalement les effets bénéfiques. De nombreux chercheurs ont travaillé sur ces « économies externes », tels Passet ou Balandier. Le productivisme, c’est aussi bien sûr des effets exclusivement négatifs que sont les catastrophes écologiques « pures » : la destruction de la biodiversité, la raréfaction des ressources en eau, le changement climatique, l’accumulation irréversible des pollutions et des déchets au-delà de tout seuil critique de régénération et de toute capacité de charge de la planète. C’est ce que mesure de manière synthétique l’indicateur « d’empreinte écologique » : l’impact du fonctionnement de la sphère économique sur la biosphère se situe bien au-delà des capacités de régénération de cette dernière. L’homme est devenu cette « force géologique planétaire » dont parlait Wladimir Vernadsky, l’inventeur du concept de biosphère, dans les années 1920.
Le caractère intrinsèquement pervers du productivisme réside aussi dans le fait qu’il est indissociable d’une situation favorable à l’avènement du totalitarisme, en ce sens où il engendre la dégradation des citoyens en travailleurs et en usagers puis la désertion civique. Le chômage structurel consubstantiel au productivisme crée des individus déracinés, humiliés, désaffiliés : des « obscurs ». Hannah Arendt a ainsi montré que c’est dans une période de déracinement, de perte du monde commun, de grave crise de chômage, que sont apparus les systèmes totalitaires nazi et stalinien. Comme le souligne Jean-Claude Eslin, ce besoin de chefs, de sauveurs, ce désir de « conformisme absolu » chez des personnes déracinés, trouve son origine dans leur « manque de rapports sociaux normaux », dans un manque « d’attaches », dans le fait d’être « retirées du monde ». Il convient alors de se demander, à l’image d’Hannah Arendt, « jusqu’à quel point demeure-t-on l’obligé du monde même quand on en a été chassé ou qu’on s’en est retiré ? »
L’anti-productivisme prône une nécessaire autolimitation de la consommation pour rompre avec l’hybris et préserver la démocratie. Il s’agit de ne pas réduire la réalité humaine à sa seule composante économique, de changer d’anthropologie, de changer la hiérarchie des valeurs de notre société, comme le proposait Hannah Arendt, et d’adopter une définition plurielle de la richesse, et ce, à travers une délibération collective soumise aux règles de l’éthique de la discussion.
Elise Lowy
Bonjour
En effet "l’oubli" de l’exclusion est liée à mon avis à un déficit d’analyse du productivisme. Le productivisme se caractérise comme la volonté de faire du lien économique un lien absolu, remplaçant tous les autres. Tout dépend du travail, que l’on soit en économie planifiée ou en économie de marché. Ce lien est opérant tant que les rendements sont croissants c’est-à-dire quand ce lien permet effectivement d’obtenir plus de biens - car qui refuserait "un bien" !? Par définition le bien est ce qui est désiré.
Les choses changent quand les rendements ne sont plus croissants. Car le lien économique dépend notamment de l’existence de rendements croissants pour être opérant. Quand "les externalités" deviennent massivement négatives, alors le lien économique opère de moins en moins. Mais le lien économique peut ne plus opérer pour d’autres raisons, par exemple le parasitisme des intermédiaires. Il y a donc, pour les Verts, à savoir analyser cette situation et donner aux exclus un lien de rechange - sinon ils iront le trouver du côté du "bizness" (donc le lien économique, mais illégal), la famille, la patrie (mythique) ou la religion. Il ne suffit pas de faire des promesses et des analyses théoriques, le discours doit réellement montrer comment le programme politique peut offrir du lien là où il n’y en a pas. C’est évidemment un problème redoutable.
A mon avis l’écologie peut être un nouveau lien mais il reste à montrer comment il peut faire lien sur le terrain à savoir générer de la paix, de la reconnaissance etc. Ca demande de partir de là où les gens sont, de trouver des solutions avec eux etc. La difficulté est que l’écologie pour le moment est très abstraite : on ne voit pas les changements climatiques, la pollution etc. et quand on n’a pas de bases en physique il est difficile de voir en quoi "ça pollue". Et surtout comment je peux vivre de manière "écologique", et en quoi cela me permet d’être plus reconnu dans la société qu’en faisant du bizness. Pour le moment le bizness est mieux reconnu ! De ce fait le changement des élites est un point important, puisque ce sont elles qui créent les valeurs, qui fondent la hiérarchie sociale. Mais d’un autre côté changer de hiérarchie menace leur position. Cependant je crois qu’en ce moment les choses changent, les "prophètes de malheur" deviennent des précurseurs. On est sur la bonne voie, si on peut dire...
Je pense qu’Elise oublie un élément important c’est le phénomène même de l’exclusion qui fait que les repères et donc les analyses sont "décalés".
Alors ses analyses qui gardent leur pertinence pour les "inclus" sont difficilement transférables pour les exclus...